Délaissant les rives enchantées de la comédie américaine, dont nous avions projeté, la saison dernière, quelques-uns de ses plus beaux classiques, le spectateur ne devrait pas se sentir dépaysé en découvrant le nouveau cycle de « Tout l’art du cinéma » consacré à l’œuvre de Jacques Tati, qui a élevé le burlesque au rang de science exacte.
En 1958, le succès international de Mon Oncle ouvre de nouveaux horizons au cinéaste qui veut pousser plus loin sa satire de la société moderne, en s’attaquant au gigantisme de nos cités où l’humain est réduit à l’état de fourmi. Pour Playtime (1964), il fait ériger, sur un terrain vague en banlieue parisienne, une ville-studio composée d’immenses bâtiments de verre et d’acier. Cette gigantesque cité, folie économique dont la presse se fait l’écho impitoyable, témoigne de la volonté de Tati, non pas de représenter le monde tel qu’il est, mais plutôt de l’inventer de toutes pièces, à la manière du cinéma américain d’autrefois, celui de Sternberg ou de Stroheim à qui on reprochait déjà la folie des grandeurs. Le cinéaste se présente comme un architecte audacieux qui veut voir sa ville et son film se confondre en une seule et même réalité habitable : Tativille. Playtime est le symptôme d’un basculement artistique qui substitue le goût de la narration par celui de formes combinant des motifs et des couleurs différentes : la structure de l’image alliée à sa matière sonore est ainsi source de multiples beautés formelles que le spectateur-visiteur doit apprendre à voir et à écouter. L’indiscutable réussite du film repose aussi sur une volonté d’effacement du personnage Hulot au profit de Monsieur tout-le-monde, dans une logique assumée de la « démocratie du gag ». Chez Tati, le rire est le propre de l’homme et conserve un caractère toujours bon enfant.
Nulle naïveté en revanche chez le norvégien Joachim Trier, qui signe avec Valeur sentimentale (2025), un portrait de famille d’une puissance et d’une délicatesse rares, à mi-chemin entre le théâtre d’Ibsen et le cinéma d’Ingmar Bergman. La fissure qui parcourt de haut en bas le mur d’une vieille demeure noyée dans un océan de verdure, matérialise l’éclatement d’une famille dont la vie est fragilisée par le retour inattendu du père, absent depuis de longues années, cinéaste à la gloire passée et à l’aveuglement absolu, qui veut donner le premier rôle de son nouveau film, à l’une de ses deux filles. Cette malédiction de la parenté est mise en jeu dans une magnifique scène où les visages des filles et de leur père se mélangent à l’écran, chacun se trouvant un instant dévoré par l’autre, renvoyant au portrait composite de Persona (1966). Si le scénario laisse présager tout un arrière-monde empreint de rancune et de jalousie, le cinéaste se détache de son modèle suédois, pour composer un film sur les glissements du temps, orienté par une lumière diffuse, enveloppé par une sorte de douceur accordée aux êtres et aux choses, dans un élan de réconciliation assez unique dans le cinéma d’aujourd’hui.
Jacques Kermabon et Vincent Vatrican