Chronique incisive et réjouissante de la société, cocktail savoureux d’ironie et d’amertume, c’est ainsi qu’on a souvent décrit, à raison, l’œuvre aux multiples visages de Luigi Comencini. Adapté de l’écrivain Carlo Cassola, considéré comme l’un des meilleurs auteurs de son pays, La Ragazza (1963) décrit la fièvre politique qui s’empare de la péninsule italienne au lendemain de la Libération, à travers la relation d’un partisan communiste en fuite et d’une jeune Toscane, farouche et rêveuse, à l’amour obstiné. Comencini s’efforce de faire revivre ici l’héritage néoréaliste, attentif aux détails, aux lieux, au contexte brûlant de la fin du fascisme, toute une époque dont il a été le témoin, isolant de ce décor complexe, et sans dramatisation excessive, l’histoire contrariée d’une passion pure et inaltérable. Libre et presque décontracté, le récit se concentre sur le personnage féminin qui en est le cœur vivant. Cette femme, c’est Claudia Cardinale qui est de chaque plan, tour à tour grave, souriante, sensuelle, douce, resplendissante, plus encore que sous les froufrous de Visconti. Son visage, sa démarche, sa voix suffisent à donner au film une qualité d’émotion et de franchise rares, comme à cristalliser les désillusions de la « révolution perdue » et la volonté de chacun à croire que tout espoir n’a pas disparu.
S’il est un cinéaste des années quatre-vingt qui a su interroger l’état des choses et du monde, c’est bien Wim Wenders, prophète d’une génération de cinéastes déboussolée, déracinée, confrontée au refus de l’amnésie et de l’impuissance à créer. « Aucune image ne nous laisse tranquilles » disait en substance le personnage d’Alice dans les villes dont Paris, Texas (1984), écrit dix ans plus tard, avec la complicité décisive de Sam Shepard, est une sorte de prolongement, de film jumeau, ample et majestueux, qui nous entraîne dans une balade aux confins d’une Amérique, tout à la fois réelle et imaginaire, où la superficie de chaque plan décrit les lieux mieux encore qu’une carte de géographie. Surgi d’entre les morts, comme un Ulysse des temps nouveaux, un homme avance droit devant lui, animé par une idée fixe, celle de revenir sur les traces de son passé, de retrouver le lieu où « tout a commencé ». Dans des décors hyperréalistes, liant désert et gratte-ciel, le ciel et la terre, où les néons des motels scintillent comme des étoiles dans un univers coloré qui évoque irrésistiblement Edward Hopper, les héros de Wenders sont comme des êtres solitaires qui aspirent à retrouver un peu de tendresse perdue. Film sur l’identité donc, parce qu’aucune autre forme de récit ne parle plus intensément de la réalité physique des êtres, mais une identité qui a tendance à se confondre dans le mouvement des images, des langues, des personnages que toute fiction semble avoir abandonnés. Entre distance et proximité, mélancolie et grandeur, le film de Wenders nous offre des moments de cinéma suspendus, inoubliables, donne à voir le plus beau et le plus déchirant des contes modernes.
Il nous fait alors croire en l’avenir de l’homme et du cinéma.
Jacsques Kermabon et Vincent Vatrican